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Vers la cyberdémocratie
Pierre Lévy
Introduction
Les médias interactifs et les communautés virtuelles déterritorialisées ouvrent une nouvelle sphère publique où s'épanouit la liberté d'expression. Internet propose un espace de communication, inclusif, transparent et universel, qui est amené à renouveler profondément les conditions de la vie publique dans le sens d'une liberté et d'une responsabilité accrues des citoyens.
Le développement du cyberespace a déjà suscité de nouvelles pratiques politiques. Ce sont les premiers pas de la cyberdémocratie. Les communautés virtuelles à base territoriale que sont les villes et régions digitales créent une démocratie locale de réseau, plus participative. Le passage au gouvernement électronique (et la réforme administrative qu'il suppose) vise à renforcer les capacités d'action des populations administrées plutôt que de les assujettir à un pouvoir. Les nouvelles agoras en ligne permettent à de nouveaux modes d'information et de délibération politique de se faire jour tandis que le vote électronique vient compléter le tableau d'une mise en phase de la démocratie avec la "société de l'information".
La mondialisation de l'économie et de la communication suscite l'émergence d'une société civile planétaire qui s'exprime dans un espace public désormais déterritorialisé. L'opposition à la mondialisation, principale force politique dissidente dans le nouvel espace public, utilise toutes les ressources du cyberespace et expérimente de nouvelles formes d'organisation politique souples et décentralisées qui contribuent à l'invention de la cyberdémocratie.
La sphère publique dans le cyberespace
Les médias et la sphère publique
Dans une société donnée, la forme et le fonctionnement de l'espace public sont conditionnés par le système des médias de communication. Dans les sociétés utilisant principalement la communication orale, la "sphère publique" est limitée à la communauté des interlocuteurs directs (clan, tribu, village) et se distingue donc mal de la sphère privée. La sphère publique moderne s'appuie sur une information "publiée" dans des journaux, des revues ou des livres, nettement distincte d'une sphère privée. Dans les siècles qui ont suivi l'apparition de l'imprimerie, la presse a créé un espace public pouvant réunir des millions de personnes dispersées sur un vaste territoire et parlant la même langue. La forme politique de l'Etat-nation, comme les démocraties modernes ou la notion de droits de l'homme, sont intimement liées à la sphère publique moderne fondée sur l'imprimerie. Les médias audiovisuels - radio, cinéma et télévision - ont dans un premier temps exacerbé la puissance de la sphère publique nationale. Puis, à partir des années 60, avec la transmission par satellite, le direct et la multiplication des canaux accessibles, les médias électriques ont progressivement édifié un espace public plus vaste, plus complexe et de moins en moins limité par les frontières territoriales des Etats-nations. L'écroulement de nombreux régimes totalitaires et dictatures durant les années 80 et 90 du XXe siècle, comme les succès de la construction européenne, s'expliquent partiellement par les nouvelles données du paysage de la communication. L'émergence d'Internet à partir de la fin des années 1980 et l'apparition du World Wide Web en 1994 ont prolongé la précédente évolution de la sphère publique tout en introduisant des éléments radicalement nouveaux : l'interconnexion générale, la désintermédiation et la communication de tous vers tous. Je fais l'hypothèse que la révolution du cyberespace va structurer profondément la sphère publique mondiale, ce qui aura de profondes répercussions sur la vie démocratique.
Web-medias et auto-médias
La première caractéristique des web-médias est qu'ils sont libérés, au moins sur le plan technique, des limitations associées à quelque support particulier que ce soit, comme pouvaient l'être la presse, la radio ou la télévision classique. Un site web peut évidemment proposer simultanément et de manière complémentaire des textes, des images - fixes ou animées - et du son. En principe, dans le cyberespace, il n'existe plus de distinction entre les médias.
Deuxièmement, Les web-médias proposent des contenus organisés par thèmes - éventuellement structurés par les préférences des consommateurs d'information - et non plus selon des grilles de programmes temporelles ou des parutions chronologiques. Même si l'actualité la plus brûlante peut être mise au premier plan, la chronologie devient un critère de recherche parmi d'autres. Les dossiers et la recherche d'archives et d'informations selon des fils conducteurs thématiques deviennent de plus en plus la norme. A cet égard, l'amélioration continue des moteurs de recherches, qui vont peut-être bientôt constituer automatiquement des dossiers à la demande, fait du web tout entier un seul médium multilingue, multimédia et multidisciplinaire.
Troisièmement, l'internaute peut (virtuellement) convoquer à sa guise sur son écran les différents acteurs sociaux, porte-parole et divers représentants de partis ou de groupe d'intérêts afin d'entendre leurs déclarations ou d'examiner leurs arguments.
La montée des interconnexions, de la complexité et du changement entraîne, pour tous les acteurs sociaux - et de plus en plus pour les individus eux-mêmes - la nécessité de "communiquer". Il s'agit non seulement de se présenter mais également de modifier constamment sa présentation de soi en fonction des évolutions de son identité et des transformations de l'environnement. Les groupes et les personnes possèdent de plus en plus un "corps informationnel" constitué de leurs sites web, de leurs agents logiciels et de l'ensemble des informations et messages les concernant qui circulent dans le cyberespace. Une fonction informatico-médiatique doit ainsi être assumée par l'ensemble des acteurs politiques et sociaux comme une dimension de plus en plus capitale de leur existence et de leur action. Chaque communauté humaine, quel que soit son statut, a la possibilité, et bientôt l'obligation, de construire son site web, de s'insérer dans un ou plusieurs réseaux organisés dans le cyberespace, de réunir sa communauté virtuelle et de veiller à sa repérabilité sur les moteurs de recherche. Même si les médias généralistes sont appelés à se développer et à se concentrer dans le cyberespace, la fonction médiatique se distribue dans l'ensemble de la société. La sphère publique du futur, beaucoup plus étendue que celle d'aujourd'hui, sera constituée de l'entrelacement fractal des auto-médias et des communautés virtuelles.
La libération de la parole sur l'Internet
Les verrous de l’accès à la sphère publique sautent les uns après les autres. Ni les éditeurs, ni les rédacteurs en chef de revues ou de journaux, ni les producteurs de radio ou de télévision, ni les responsables de musées, ni les professeurs, ni les États, ni les grands groupes de communication ne peuvent plus contrôler les informations et messages de toutes sortes qui circulent dans la nouvelle sphère publique. Avec la prévisible perte d’influence des médiateurs culturels traditionnels, cette nouvelle situation annonce un bond sans précédent dans la liberté d'expression. L'indéniable mouvement de concentration (voir par exemple la récente fusion entre AOL et Time-Warner) dans l'industrie de la communication n'est pas de nature à freiner ce mouvement puisque ce qui est offert au consommateur est précisément la liberté d'expression (espace web, forums de discussion, etc.) et de navigation la plus large. De fait, la diversité informationnelle et la liberté d’expression continuent à augmenter rapidement malgré le mouvement de fusion.
Par ailleurs, les craintes souvent exprimées de chaos et de désorientation déplorent la fin d'un mode d'intermédiation dépassé et ne prennent pas en compte l'émergence de nouvelles intermédiations. La médiation classique organisait une sélection institutionnelle et a priori des informations par des institutions spécialisées. En revanche, l'intermédiation émergente dans le cyberespace organise des sélections personnalisées a posteriori mettant à contribution l'intelligence collective : liens, votes, citations, discussions dans des forums électronique, critiques...
Les craintes au sujet de la vérité des informations disponibles sur Internet sont légitimes. Elles concernent en particulier les documents non signés ou qui ne peuvent être attribués à une institution jouant sa crédibilité sur les informations qu'elle met à la disposition du public. Remarquons toutefois que la vérité résulte d'un processus collectif de recherche et de production d'autant plus efficace que la parole est libre et multiple. Par ailleurs, un accroissement de liberté d'expression et d'accès à l'information implique nécessairement, avec une montée des risques, un transfert de responsabilité aux individus et aux multiples acteurs sociaux. Plutôt qu'un renforcement de la censure, cette nouvelle responsabilité appelle une éducation éthique et critique renouvelée.
Finalement, il faut souligner qu'Internet est aujourd'hui le moyen le plus efficace pour contourner la censure des régimes autoritaires. On peut faire l'hypothèse qu'un pays dont 25% de la population serait branchée sur Internet ne pourrait plus nourrir de dictature.
Les communautés virtuelles et la déterritorialisation de l'espace public
L'émergence des communautés virtuelles - généralistes ou spécialisées, commerciales ou militantes, occasionnelles ou durables - constitue un des plus grands événements sociologiques des cinq dernières années. Ces communautés virtuelles peuvent redoubler des communautés déjà existantes telles que des entreprises, des villes ou des associations, mais elles peuvent aussi se constituer de manière originale dans le cyberespace à partir d'une volonté de communication autour de "points communs", quels qu'ils soient, entre des internautes. La taille et la densité de fréquentation des communautés virtuelles sont désormais des enjeux commerciaux, culturels et politiques majeurs puisque ces communautés représentent à la fois un marché, une fraction de l'opinion dans le nouvel espace public et une puissance d'intelligence collective (coordination, coopération, échanges de savoirs, entre aide, etc.).
Sauf les communautés virtuelles précisément fondées (j'y reviendrais) sur une appartenance à la même région où la même ville, la plupart des autres communautés virtuelles sont déterritorialisées. La puissance des médias se mesure désormais à la taille des communautés virtuelles qu'ils rassemblent. Or les sites web sont accessibles de n'importe où et les communautés virtuelles sont indépendantes des lieux géographiques. Les médias ne sont plus liés à un public localisé mais à une communauté virtuelle distribuée partout dans le monde d’auditeurs, spectateurs, lecteurs, contributeurs. Ainsi, les singularités locales s'universalisent et tous les points de vue sont virtuellement présents en chaque point du réseau. Le nouvel espace public construit un territoire de nature sémantique. La "position" sur ce territoire virtuel va devenir déterminante, relativisant progressivement le rôle de la situation ou de la provenance géographique. Les distances et proximités sémantiques se marquent par des mots clés, des liens hypertextes, des connexions entre communautés virtuelles, des échanges d'informations, des densités d'intelligence collective.
La déterritorialisation de la sphère publique laisse pressentir la montée de communautés politiques découplées des territoires physiques : nations de signes reliées aux langues, aux religions, aux idées, aux passions, aux musiques, aux cultures, aux mémoires partagées… Dans le territoire sémantique, les combats, pour être virtuels, n'en sont pas moins âprement disputés. Les enjeux en sont les marques déposées, les logos, les noms de domaines, les mots clés sur des moteurs de recherche, les liens entre sites web, les copyrights, l'attention des internautes, la puissance des communautés virtuelles… Les piratages informationnels et les guerres de virus et de robots logiciels, qui font déjà rage, sont probablement appelées à se développer encore plus dans l'avenir.
L'omnivision et la montée de la transparence
Je baptise "omnivision" le régime de visibilité qui s'établit dans le nouvel espace public. L'omnivision se caractérise d'abord par une possibilité d'indexation universelle. Les hyperliens, qu'ils se trouvent sur des sites web, dans des messages électroniques ou sur n'importe quel document numérique permettent de pointer vers n'importe quelle zone de l'espace culturel universel : courrier, photos, films, musiques, documents interactifs, webcams, capteurs, simulations, communautés virtuelles, etc. Il est possible de trouver et de montrer, de n'importe quel point du réseau, quasiment tout ce qui peut être capté dans la sphère numérique. L'écriture et la lecture, la parole et l'écoute, l'apprentissage et l'enseignement seront transformés par ces nouvelles possibilités d'indexation. Le cyberespace dans son ensemble peut être considéré comme une vivante hypericône contenant l'ensemble des images artistiques, scientifiques, enregistrées ou simulées, produites ou captées par l'artifice humain. Cette hypericône, fractale, complexe, qui s'enfle d'un processus d'enrichissement continuel, est indéfiniment explorable de manière interactive. L'indexation universelle et l'hypericonicité du cyberespace permettront à la société humaine de se connaître et de s'explorer en temps réel beaucoup mieux qu'elle ne peut le faire aujourd'hui, et de poursuivre le processus d'accroissement de la transparence qui accompagne l'histoire des communications. Les événements qui se déroulent sur n'importe quelle partie de la planète pourront être suivis en direct de n'importe où grâce au pullulement des caméras numériques reliées au réseau. La montée des webcams, des web-TV et des échanges d'images sur le réseau, comme les futures avancées des réseaux à haut débit sont en passe de rendre l'image aussi fluide et omniprésente dans le cyberespace que l'est déjà la musique. Nous pourrons partager le point de vue de tous les acteurs, communiquer directement avec eux (voir les "chats" organisés avec des personnalités et l'usage croissant du courrier électronique) et visiter les communautés virtuelles qui nous sont les plus étrangères.
L'omnivision se distingue de la télévision parce qu'elle permet à chacun non seulement de "voir à distance" mais encore de diriger soi-même son regard. Elle se distingue du panoptique parce qu'au lieu d'une asymétrie organisant la vision totale d'un centre sur une périphérie aveugle, elle favorise une symétrie permettant à chacun de tout voir de n'importe où. Enfin, l'omnivision intégrera probablement une épistémologie constructiviste, les images n'étant pas censées montrer un visible "déjà là" seulement mais seulement rendre visible ce qui était auparavant invisible, la réserve d'invisible étant a priori illimitée.
La nouvelle sphère publique : inclusion, transparence, universalité
La nouvelle sphère publique possède trois caractéristiques essentielles, qu'il importe de bien saisir si l'on veut en tirer toutes les conclusions concernant les nouvelles formes de gouvernance : l'inclusion, la transparence et l'universalité.
Le cyberespace est beaucoup plus inclusif que tous les autres médias de communication antérieurs. Il permet l'expression publique à tous les individus, groupes, institutions et communautés, y compris à des communautés (les communautés virtuelles) qui ne lui préexistaient pas. Au grand dam des anciennes élites culturelles, les barrières géographiques, économiques, culturelles et politiques à la liberté d'expression et d'association ont quasiment disparu.
Non seulement le cyberespace permet à tout un chacun de s'exprimer, mais il autorise encore un degré d'accessibilité à l'information supérieur à tout ce qui avait pu être expérimenté auparavant. Les internautes pourraient se révéler des citoyens mieux informés, politiquement plus actifs et socialement plus conscients que les citoyens "off line". Cette nouvelle accessibilité de l'information, cette disponibilité des dossiers complexes ou spécialisés, la possibilité de dialoguer, notamment dans des communautés virtuelles, avec les meilleurs spécialistes, fait perdre une bonne part de leurs privilèges aux élites classiques du pouvoir politique. Les citoyens qui le désirent peuvent désormais court-circuiter les journalistes, les médecins, les avocats, les professeurs ou les hommes politiques et accéder directement à l'information politique, médicale, scientifique ou juridique originale, notamment en s'associant en ligne avec d'autres personnes résolues à comprendre ensemble de quoi il retourne. Cette transparence croissante de la société à elle-même implique de nouvelles exigences politiques.
Les cyber-citoyens affichent leurs idées sur leurs sites web et la pratique du dialogue dans les communautés virtuelles les a habitués à la discussion, à la délibération publique. Étant capables de s'exprimer, ils s'attendent maintenant à être entendus. Les nouvelles formes de gouvernance devront faire leur place à cette "nouvelle race de citoyens", éduqués, informés, habitués à s'exprimer, travailleurs de l'intellect et de la communication dans la nouvelle économie, pour qui les hommes politiques et les hauts fonctionnaires ne sont jamais que d'autres travailleurs intellectuels et relationnels comme eux.
La troisième caractéristique de la nouvelle sphère publique est son universalité. Internet est le premier système de communication multimédia interactif intrinsèquement transfrontière. Il a vocation à transcender toutes les barrières nationales, linguistiques, institutionnelles, disciplinaires et autres. Il réunit en un seul assemblage hypertextuel l'ensemble des expressions de la culture humaine. En même temps que d'autres facteurs techniques, économiques ou écologiques, il contribue donc à relativiser les frontières des Etats-nations et même des ensembles géopolitiques, comme l'Union Européenne.
Les premiers pas de la cyberdémocratie
Villes et régions virtuelles
Le développement des communautés virtuelles à base territoriale (régions en lignes, villes digitales…) contribue au renouveau de la démocratie locale et à l'intensification de toutes les formes de lien social fondés sur la proximité géographique. La transparence des services administratifs, la promotion des entreprises locales, la visibilité des emplois, l'accessibilité des activités culturelles et sociales comme la liberté d'expression et d'association s'en trouvent renforcées.
La multiplication et la croissance des villes virtuelles est de plus en plus encouragée par les autorités publiques locales et nationales ainsi que par des fondations et des associations de citoyens en Europe, en Amérique du Nord et dans l'Asie industrialisée. Un des buts les plus souvent affichés par les autorités publiques est d'amener les populations à participer activement à la société mondiale de l'information. A cet égard, le développement économique (e business), le tissage du lien social en ligne, les avancées de l'administration électronique municipale et les innovations en matière de démocratie participative à l'échelon local sont difficilement séparables. En effet, elles participent toutes d'une même amélioration de l'intelligence collective dans un cadre territorial. Cette tendance sera probablement renforcée dans les années à venir par la montée de communautés virtuelles à base locale de nature commerciale, comme on peut déjà le voir aux Etats-Unis. Les cités digitales commerciales proposent à leurs clients un grand nombre de services, combinant ceux des traditionnels médias locaux, des fournisseurs d'accès à Internet, des communautés virtuelles classiques et des groupements d'intérêts économiques (coopération, attraction d'investissements, de touristes, de résidents…). Les villes digitales représentent la base territoriale de la cyberdémocratie.
Le gouvernement électronique et le passage du pouvoir à la puissance
Tous les pays industrialisés de la planète sont engagés dans
une course au e government.
Il s'agit, suivant le mouvement de l'économie et de la société
civile, de rendre disponible en ligne les informations et les
services que les administrations publiques doivent aux citoyens. A
moins de se révéler inefficace, le passage au gouvernement électronique
doit s'accompagner d'une véritable révolution culturelle :
- réduction des niveaux hiérarchiques,
- décloisonnement entre services et circulation fluide de
l'information,
- transparence et dialogue ouvert vis-à-vis du public,
- mobilisation au service du citoyen client sur le modèle des
entreprises de la nouvelle économie.
Cette re-ingénierie est passablement déstabilisatrice pour des bureaucraties dont la culture est profondément liée à l'écriture statique. La révolution mondiale du gouvernement électronique peut être rattachée à une mutation de grande ampleur qui fait de plus en plus préférer les politiques de puissance aux politiques de pouvoir. Pour bien comprendre ce profond changement de politique, peut-être faut-il le mettre en parallèle avec la transformation économique en cours.
L'économie classique organisait des transactions entre biens matériels rares, dont l'appropriation était exclusive (je ne possède plus ce que j'ai cédé) et la consommation destructive (vêtements qui s'usent, nourriture que l'on mange, carburants qui brûlent …). Les biens principaux de la nouvelle économie sont les informations et les connaissances, que ce soit comme facteurs de production (dans tous les cas) ou comme biens de consommation finale (de plus en plus souvent). Or l'appropriation des informations et connaissances n'est pas exclusive par nature (même si le droit la traite comme telle) et leur utilisation ne les détruit pas. Leur partage et leur utilisation peut même démultiplier leur valeur.
De la même manière, l'ancienne politique - telle qu'on la voit encore s'exercer dans les pays sans traditions démocratiques ou dans les zones corrompues des pays démocratiques - tendait à concentrer le pouvoir entre un petit nombre de mains, à rendre les "sujets" transparents pour ce pouvoir et à dissimuler autant que possible les informations concernant les cercles dirigeants. Un des principaux effets des politiques de pouvoir est de brider l'intelligence collective (et donc la puissance) des collectivités qui y sont soumises. En effet, la puissance contemporaine ne s'acquiert que par la stimulation de l'intelligence collective des organisations, des entreprises, des régions et des nations. Cette intelligence collective créative requiert pour fonctionner un climat de confiance généralisé, l'absence de corruption, la transparence de toutes les informations pertinentes, une communication transversale et interactive, la mobilisation volontaire de toutes les compétences. La transparence, la souplesse et l'esprit de service des administrations publiques sont désormais des facteurs déterminants de la puissance des sociétés qu'elles contribuent à structurer. La cyberdémocratie serait ce régime dans lequel la puissance (et donc la transparence symétrique) est systématiquement préférée au pouvoir (c'est-à-dire à l'opacité ou à la transparence dissymétrique) et pour qui l'intelligence collective est à la fois le moyen et le but de l'action politique. En ce sens, le passage au gouvernement électronique constitue une étape importante dans la voie de la cyberdémocratie et accélère le passage des politiques de pouvoir aux politiques de puissance.
Agoras virtuelles et vote électronique
De récentes enquêtes américaines montrent que les internautes sont plus intéressés par l'actualité politique et votent plus que les citoyens non connectés. Les sites d’information politique et de promotion de la démocratie électronique fleurissent sur le web américain et, de plus en plus, en Europe. Les chambres des représentants, assemblées nationales et sénats de nombreux pays mettent en ligne les programmes de leurs activités, le détail de leurs délibérations et les lois qu'ils ont voté, contribuant ainsi à une meilleure information politique des citoyens. De nombreux sites, notamment aux États-Unis, donnent aux citoyens des outils pour se regrouper autour de la défense d'une idée (ou d'un intérêt) et les aide à interpeller leurs représentants. Mais la principale innovation en matière de délibération démocratique en ligne vient des agoras virtuelles commerciales comme grassroots.com, speakout.com, politics.com et voter.com. Ces sites multipartisans proposent des outils d'organisation et d'action politique, des forums de discussion, des informations d'actualité structurées et des bases de données politiques de toutes sortes. Jamais l'information, la délibération et l'action politique n'ont été aussi bien appuyés par des moyens de communication. Ces agoras virtuelles contribuent également à développer une culture du dialogue, puisqu'elles réunissent les internautes par thèmes de débat plutôt que par partis, les habituant ainsi à échanger courtoisement avec des citoyens qui ne partagent pas leurs idées. Plus généralement, la participation à des listes de discussion, à des forums électroniques et à toutes sortes de discussions en ligne contribue à créer dans l'ensemble de la population une culture du dialogue structuré qui ne peut qu'être favorable à l'esprit démocratique. Les agoras virtuelles, qui représentent selon moi un ingrédient essentiel de la cyberdémocratie naissante, ne sont pas pour l'instant aussi développés en Europe qu'aux États-Unis, à l'exception du site allemand politik-digital.de.
Un des principaux contresens au sujet de la cyberdémocratie consisterait à l'assimiler purement et simplement au vote par Internet. Or, comme j'essaye de le montrer dans ce article, il s'agit bien au contraire d'une mutation profonde de l'espace public, du fonctionnement de l'État, de la vie de la cité et des pratiques de communication et de dialogue. L'acte essentiel de la démocratie n'est pas le vote mais la délibération, à savoir l'exercice de l'intelligence collective dans l'élaboration des lois et des grandes décisions politiques. Il reste cependant que la pratique du vote en ligne se multiplie dans les forums électroniques, comme d'ailleurs sur les sites commerciaux qui permettent aux consommateurs d'afficher leurs préférences en guidant ainsi les autres (voir le succès de cette pratique dans les librairies en ligne). Par ailleurs, de nombreuses entreprises se sont lancées sur le marché prometteur du vote politique en ligne. Les expériences qui ont déjà eu lieu en matière d'élection par Internet (notamment aux États-Unis) montrent une augmentation impressionnante de la participation populaire. Les obstacles : fracture digitale et problèmes de sécurité ou de fiabilité, ne sont pas insurmontables. Il est donc parfaitement envisageable que, dans la cyberdémocratie de l'avenir, les élections, votes et référendums se déroulent désormais dans le cyberespace, comme autant de conclusions provisoires d'une conversation toujours plus incluante et de mieux en mieux informée.
L'activisme mondial en ligne
Le développement spectaculaire d'Internet depuis le début des années 1990 exprime dans le domaine des communications un mouvement d'interconnexion mondiale qui se manifeste aussi bien dans la sphère économique (globalisation) que politique (chute du mur de Berlin, évolutions vers la démocratie). Toutes les conditions sont donc réunies pour que s'exprime l'opinion d'une société civile mondiale, avec son agenda original, différent de celui des opinions publiques nationales. Or la sphère politique planétaire semble précisément se polariser autour de la question de la mondialisation. L'opposition mondiale est écologiste, sociale, souvent anti-libérale, anti-américaine et… anti-mondialisation. De l'autre côté, les mouvements de libéralisation des échanges, d'ouverture des marchés et de circulation de l'information sont poussés par les forces politiques et économiques dominantes, comme par une évolution culturelle et sociale planétaire qui semble irréversible. L'insistance sur l'égalité et la diversité (dans l'opposition), et sur la liberté et l'ouverture (dans le parti mondialiste), ne sont pas inconciliables en principe. Quoiqu'en pensent les protagonistes, peut-être les deux tendances représentent-elles les termes d'un équilibre dynamique plutôt que des camps en guerre pour la destruction de l'autre.
Il reste que le mouvement anti-mondialisation innove sans doute plus par ses modes d'organisation que par ses idées. Ses manifestations planétaires (des protestations contre l'OMS et le FMI aux contre-sommets de Davos), ses structures souples et décentralisées comme ses réseaux d'information utilisent au maximum les possibilités du cyberespace et les transports rapides internationaux. Parmi toutes les formes d'activisme en ligne qui s'expérimentent aujourd'hui sur Internet, il faut signaler particulièrement le réseau des sites indymedia (à explorer à partir du site mère indymedia.org) qui a crû très rapidement à partir de la manifestation de Seattle contre l'OMS. Indymedia constitue une sorte d'agence de presse militante, décentralisée quoique entièrement interconnectée, autorisant tout un chacun à poster ses textes comme ses enregistrement audio et vidéo sur le web sans aucune censure par un quelconque comité éditorial. L'opposition mondiale contribue tout autant que les forces dominantes à élaborer la cyberdémocratie de l'avenir.
Dans la cyberdémocratie planétaire du futur, on discutera du
sens et de l'évolution des lois dans un milieu de l'esprit où
les documents et les faits ne se trouveront jamais plus loin qu'un
lien hypertexte. Pour chaque problème, les positions et les
arguments se redistribueront en de multiples forums virtuels,
comme dans un cerveau géant allumant ici et là ses assemblées
de neurones, décidant par vote électronique d'un droit conçu
comme formulation provisoire d'un apprentissage collectif toujours
ouvert.
BIBLOGRAPHIE ET WEBOGRAPHIE
Espace
public et médias de communication
David Brin : The
Transparent Society, Perseus Books, 1998
Elizabeth Eisenstein,The
Printing Revolution in Early Modern Europe, Cambridge
University Press, 1983.
Jurgen Habermas, Structural
Transformation of the Public Sphere, MIT Press, 1991 (reprint)
Pierre Lévy, Cyberculture,
Odile Jacob, Paris, 1997
Pierre Lévy, Cyberdémocratie,
Odile Jacob, Paris, 2001
Marshall McLuhan, The
Gutemberg Galaxy, the Making of Typographic Man, University of
Toronto Press, 1962
John B. Thompson , The
Media and Modernity, a social theory of the Media, Stanford
University Press (1995).
Pierre Trudel, Droit
du Cyberespace, Editions Thémis et Presses de l’Université
de Montréal, 1997
Concentration
La fusion AOL Time
Warner marque la prépondérance de la communauté virtuelle
vivante sur le « contenu informationnel » : asia.fullcoverage.yahoo.comfc/Asia/AOL___Time_Warner_Deal/
(attention, les espaces blancs sont occupés par des tirets bas)
zdnet.comzdnn/special/aoltimemerge.html
cybertelecom.orgaoltw.htm
Transparence
NSA : nsa.gov/
Surveillance de la surveillance : aclu.orgechelonwatch/.
Electronic Frontier Fondation (privacy)
: eff.org
Transparence du pouvoir politique américain : DCorbit.net
Transparence des grandes compagnies multinationales :
corpwatch.org
essential.orgmonitor/monitor.html
oneworld.orgglobalwitness/
theglobalalliance.org
Transparence au service des droits de l'homme : witness.org
Transparence contre la corruption : transparency.de
Liberté d'expression
Les sites faisant entendre une voix libre malgré les dictatures ou les régimes autoritaires sont innombrables. Quelques exemples :
Deux célèbres sites
l’opposition démocratique en
Serbie ayant contribué à la défaite du dictateur
Milosevic :
otpor.net.
freeb92.net
Il existe des sites bien informés qui échappent à la censure de la dictature chinoise: insidechina.com.
Droits de l’homme
dans les pays arabes et au Maghreb :
arabrights.org
maghreb-ddh.sgdg.org
Journalisme et nouveau médias
On line journalism review :ojr.usc.edu/
Seulement sur le web :
"Journal" salon.com
"TV" ananova.com
" Radio" radiofreemonterey.org
Tous les journaux du
monde :
all-links.comnewscentral/
pppp.netlinks/news/report.html
courrierinternational.comkiosk/kiosq.htm
Communautés virtuelles
Bibliographie commentée
sur les communautés virtuelles : amherst.edu/~erreich/vircom.html
The Park, « Californienne » : the-park.com
La Respublica, "française" : respublica.frsite/
Crosswinds : home.crosswinds.net
Fortunecity : fortunecity.com
Fortunecity en Chine : cn.fortunecity.com
Tripod (liée à Lycos) : tripod.lycos.com
Geocities (liée à Yahoo) : geocities.com
Les communautés virtuelles du Microsoft Network : communities.msn.comhome
La plus grande : aol.com
Femmes : womenplanet.com
Homosexuels : fr.gay.com
Etc. (il en existe des milliers)
News groups et listes de discussion
ii.cominternetmessaging/newsgroups/
tile.net
Nouveau territoire sémantique
cybergeography.org
geog.ucl.ac.uk/casa/naru/draft.html
La rubrique « cyberlaw » du New-York Times : nytimes.comlibrary/tech/reference/indexcyberlaw.html
.
Les communautés virtuelles locales et les villes digitales
Le gouvernement
canadien promeut les "smart communities" : smartcommunities.ic.gc.ca/
Les Villes-Internet françaises : villes-internet.net.
Issy les Moulineaux :issy.com
Parthenay : district-parthenay.frsommaire.htm
Bologne : comune.bologna.it
La région de Valence en Espagne : infoville.net
La plus ancienne ville virtuelle : dds.nl/
.
Les digital cities d’AOL :
home.digitalcity.com
Region on line : RegionOnline.comrol/default.asp..
Le Blacksburg electronic village : bev.net
Gouvernement électronique
La on
line governance dans le monde recensée par l'UNESCO : unesco.orgwebworld/observatory/doc_uni_access/online_gov.shtml
Union Européenne : europa.eu.int/
e-Europe: europa.eu.int/comm/information_society/eeurope/background/index_en.htm
USA :
firstgov.gov/
Canada : connect.gc.ca/
Royaume Uni : ukonline.gov.uk
France :
service-public.fr,
adminet.fr,
legifrance.gouv.fr
Service aux
collectivités locales en France :
marianne-village.fr
ternova.com
Information politique et promotion de la démocratie en ligne
USA
http://www.e-democracy.org
webwhiteblue.org
dnet.org
democracyonline.org
netelection.org
France
professionpolitique.com
Scrutin.org
politique.org
francemunicipales2001.com
France-elections.net
lapolitique.com
Les agoras virtuelles:
USA
grassroots.com
politics.com
speakout.com
voter.com
Allemagne :
politik-digital.de
Vote
par Internet
dir.yahoo.comGovernment/Politics/Elections/Internet_Voting/
securepoll.com
(USA)
calvoter.org (Californie)
e-democracy.org
(Minesotta)
Orientation
générale concernant l’activisme politique sur le web
L’activisme
par internet : directory.google.comTop/Society/Activism/Internet_Activism/
Un exemple de site développant "l'activisme électronique"
: eactivist.org
Sites anti-mondialisation et/ou anti-libéraux
Le centre nerveux des
médias anti-mondialisation : indymedia.org
La liste qui suit est une sélection parmi des milliers de sites :
a16.org
wtoaction.org
zmag.org
gn.apc.org
monde-diplomatique.fr
attac.org
cccomc.org
penelopes.org
samizdat.net
Sites libéraux et/ou libertariens
USA :
lp.org.
LibertySoft.comliberty/liberty.html.
Angleterre : digiweb.comigeldard/LA/index.htm.
Féminisme libéral et
libertaire :
geocities.comWellesley/Gazebo/3073/
Italie : freeweb.orgpolitica/capitalismo/.
Québec :
quebecoislibre.org.
pierrelemieux.orgfriendlysites.html.
France :
ifrance.comechange/
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